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Méthodes de prospection en milieu tropical
     

Constats préliminaires et démarche déduite.
Les premières prospections, réalisées en avril 2007 dans les hauts de la Réunion, furent limitées à l’utilisation du battoir et du fauchoir, pour rechercher les insectes qui vivent sur les plantes basses, les buissons  et les branches des arbres et des arbustes. Outre la découverte du Syzygops lemagneni Menet 2009, les espèces obtenues furent celles traditionnellement rencontrées dans la littérature. Il convenait donc d’étendre les méthodes de prospection à des moyens moins usités pour en découvrir de nouvelles.
Cette vision des choses fut confirmée par la lecture des travaux édités sur les insectes de la Réunion, qui montrent l’utilisation quasi exclusive du battoir et du fauchoir, par les entomologistes lors de leurs recherches (ceci déduit des espèces de Curculionoidea citées).  Le premier sans doute, Yves Gomy, a montré que les tamisages procuraient bien des espèces intéressantes (cf.  R. Frieser, 1980 - Die Anthribiden (Coleoptera) der Mascarenen).

D’autre part, la difficulté de réunir la documentation (parue sur plus de deux siècles, dans maintes revues du monde entier, et dans des langues diverses), nous a amenés à constituer un fond documentaire d’abord, puis une synthèse paginée ensuite. Cette documentation est nécessaire aux travaux de détermination et contient les localisations des stations, et des observations biologiques bien utiles aux nouvelles prospections. Ces documents de synthèse sont internes au groupe de travail, dont ils constituent le carnet de notes illustré. Ils distribuent les écrits originaux au regard de la nouvelle classification et de la synonymie des taxons, nos observations sont bien sûr ajoutées.

La localisation des citations historiques reste parfois très évasive, il est souvent impossible de la matérialiser avec précision sur les cartes de répartition. Nous avons donc pris le parti de mesurer la localisation de nos stations au GPS, réglé selon le quadrillage kilométrique des cartes au 1/25000 de l’IGN (UTM WGS84). Outre sa précision extrême, de quelques mètres, ce moyen offre l’intérêt de pouvoir revenir sur les lieux pour y revoir les bêtes, ou pour préciser les informations, notamment biologiques (détermination des unités végétales ou des plantes-hôtes, par exemple). La possibilité de retrouver, si nécessaire, d’autres spécimens permet aussi de limiter considérablement les prélèvements.
Les cartes de répartition que nous produisons tiennent compte de la précision des localisations : les stations qualifiées comme historiques (anciennes citations ou localisations imprécises) sont matérialisées en gris, celles dont la géo-localisation a été mesurée sont en couleur. Notons toutefois qu’il est permis de calculer cette dernière a posteriori, à l’aide des cartes. Ce procédé est repéré par un code quantifiant la dégradation de cette mesure dans nos données.

Enfin, les difficultés liées aux recherches documentaires, le trop peu d’illustrations disponibles, l’absence de synthèse documentée actuelle (pour les Curculionidae, la dernière, de R. Richard, date de 1957), etc, nous ont amenés à nous regrouper et à réfléchir à un outil, faisant un état permanent de l’actualité des connaissances et des recherches en cours. L’aboutissement en est ce site internet, ouvert à tous.

Expérience en milieu tempéré
Depuis quelques années, entre collègues, nous échangeons sur l’approche des Curculionidae dans leurs milieux et l’adaptation, optimisée pour nos recherches, d’anciennes méthodes tombées quelque peu en désuétude : les tamisages, les lavages de terre et les berlèses. La faune ainsi récoltée se montre d’une richesse insoupçonnée et fournit nombre d’espèces réputées rares, lesquelles deviennent subitement fréquentes.
Le matériel utilisé est décrit ci-après, mais voici de prime abord la cartographie des prospections et les premiers résultats induits par ces méthodes sur l’île de la Réunion.

 

     

La recherche des insectes terricoles.
Le terme de terricoles s’applique ici aux insectes passant au moins une période de leur vie dans le sol ou la matière végétale en décomposition, mais aussi sur le sol, sous les feuilles basses ou au collet des plantes. Tous les milieux de toutes les altitudes sont concernés, du plus sec au plus détrempé, qu’ils soient sableux, terreux ou rocailleux, forestiers ou découverts, de végétation dense ou clairsemée.
Il convient ainsi de considérer comme niche écologique potentielle tout milieu où le végétal peut s’installer, ceci pour les phytophages (pris ici au sens large *) comme le sont les charançons. Si les espèces sont plus nombreuses dans les milieux humides à frais, les plus arides et exposés n’en possèdent pas moins leur vie spécialisée.

Pour l’instant, sur l’île de la Réunion, nous avons essentiellement recherché ceux qui se rencontrent dans le terreau forestier, et plus particulièrement au tamisage de litière des cortèges végétaux suivants :  Couverts à Tamarins (Acacia heterophylla), Fougères arborescentes (Cyathea sp.), Mahots (Dombeya sp.), d’altitude moyenne – couverts à Vacoas (Pandanus sp.) d’altitude moyenne à basse – couverts à végétation éricoïde de haute altitude (Stoebe passerinoides, Philippia sp., Hubertia sp.).
Les Cyathea ont été nettement privilégiées et, dans une moindre part, les Pandanus, ceci pour commencer à disposer d’éléments en vue de produire des documents dédiés aux principales plante-hôtes.

(*) Phytophages, étendu ici par commodité au végétal entier : Insectes se nourrissant des végétaux, ligneux ou non,  depuis leurs feuilles et leurs fleurs, leurs tiges et leurs troncs, jusqu’aux racines, et quel que soit leur état de fraîcheur ou de décomposition.

Contraintes et précautions
Afin de conserver une bonne mobilité, le matériel doit être le plus réduit possible. C’est quasiment vital sur les reliefs souvent vertigineux de la Réunion, où il est important de ne pas accrocher et de garder un équilibre optimal. D’autre part, il convient de ne pas oublier le volume et le poids de la litière, lesquels induisent un transport, lui aussi équilibré, et de préférence à dos.
J’ai pour ma part opté pour l’utilisation des glacières portables, munies de bretelles, qui procurent un volume conséquent pour un encombrement maîtrisé. Le matériel que nous allons décrire est donc adapté au volume permis par ce contenant.

 

Le matériel : tamis et berlèses.
D’une taille de 32 x 22 x 6,5 cm, le tamis est fabriqué dans une gâche achetée dans le commerce, dont il suffit de découper le fond, en conservant 1 cm sur le pourtour de ce dernier pour maintenir les grillages servant à tamiser.
Les mailles que j’utilise sont de trois tailles : 12 mm, pour le terreau forestier et les substrats frais ; 6 mm, pour les terrains secs et caillouteux ; enfin 2 mm pour les sols sableux. Les mailles fines, en matière plastique souple, sont soutenues entre les deux grillages métalliques à grandes mailles. La matière est récoltée dans un seau.

Le seau est choisi pour correspondre au mieux aux dimensions du fond de la glacière portable. Outre la récolte de la litière sèche, il servira aussi lors des lavages de terres et sera dans ce cas rempli d’eau.
Une petite pelle en métal, un couteau et un chinois en plastique accompagnent le tout, ainsi que des gants de jardinage, quelques sacs à poubelle de 20 litres pour contenir la litière et un cabas plié serré en dépannage. 
Ce matériel permet de travailler correctement tout en restant peu encombrant. Je conseille en outre d’y adjoindre une petite cuvette en plus, une lampe frontale,  et la carte au 1/25000 des lieux. La glacière conserve suffisamment de place pour le battoir, l’eau, le repas et une polaire pour les débuts de soirée en altitude. L’essentiel étant creux et léger, le poids à transporter est au départ négligeable.

Le substrat est prélevé sur les premiers centimètres en surface, les racines enchevêtrées des plantes doivent être séparées au dessus du tamis, ceci pour les sols terreux, sableux ou rocailleux. Les terreaux forestiers sont tamisés sur leur épaisseur, du plus frais au plus décomposé.
Pour les substrats détrempés ou marécageux, il faut procéder à des lavages de terres, ce qui revient à tamiser, mais au dessus d’un seau aux trois-quarts rempli d’eau. La matière lourde et inerte coulant au fond, il suffit de récolter à l’aide du chinois tout ce qui flotte ou remonte en surface. En présence d’eau, les lavages peuvent être privilégiés en tous lieux car ils optimisent la biomasse récoltée.

Le volume du substrat prélevé atteint rapidement plusieurs litres. Il est conseillé de multiplier la variété des prélèvements au détriment des gros volumes sur site unique. Les avantages en sont nombreux : on capture moins de séries d’espèces similaires, la variété des biotopes accroît le nombre de ces espèces et précise l’expérience de leur approche et les observations biologiques, les petites quantités séchant plus rapidement, cela permet, comme nous le verrons plus loin, une rotation plus rapide des berlèses, etc.

Le produit des tamisages et des lavages est ramené à la maison pour être déposé dans des bacs à dessiccation que nous appelons berlèses. Nous les nommons ainsi car, si le matériel ne ressemble pas à celui de la méthode traditionnelle, le procédé reste similaire. Il consiste à enfermer la matière récoltée dans un volume confiné, mais aéré, pour en faire sortir la microfaune par dessiccation du substrat.

Si nous avons longuement échangé à plusieurs sur cette méthode, nos berlèses sont parfois très différents les uns des autres. J’ai pour ma part opté pour l’optimisation de la rapidité d’obtention des Curculionoidea, lesquels ont par ailleurs l’heureuse tendance à sortir parmi les premiers. La moitié des insectes sort ici en 24 h et les trois-quarts en trois jours. Cette rapidité est due au fait que toute la surface du volume de litière est à l’air libre et que je privilégie la variété des prélèvements au détriment de la quantité de substrat à traiter par berlèse.

La photographie montre comment la litière est exposée sur la totalité de la surface de son volume pour laisser les insectes sortir sur toute son étendue. Elle est déposée dans un panier de grillage à mailles de 6x6 mm, lequel repose sur des cales fines pour rester éloigné du fond du bac d’environ 3 cm. Le panier est dimensionné pour rester éloigné des bords (3 à 4 cm d’espace). L’air peut donc circuler librement autour du volume. Idéalement, les bords du bac étanche sont ajourés et fermés par un voile fin pour admettre l’aération nécessaire à la dessiccation, mais aussi empêcher la moisissure. Le bac est fermé par un couvercle étanche.
Les insectes tombent dans le bac ou grimpent sur ses bords, certains sont si petits qu’on les distingue à peine sur le fond de teinte pourtant uniforme. Il me paraît difficile de les trouver autrement que par cette méthode.

 
  Tamis et jeu de mailles grillagées
 
  Tamis, seau et chinois
 
  Le matériel dans la glacière
 
  Le panier et sa litière dans un berlèse


Alternatives
L’utilisation des berlèses ne se cantonne pas aux seuls produits des tamisages. Ayant lu dans la littérature que certains Cossoninae se rencontraient dans les tiges mortes de fougères arborescentes, j’ai pensé à en prélever pour les déposer, fragmentées, dans un berlèse. Le résultat ne se fit pas attendre, en quelques minutes, des Proeces escaladaient le grillage du panier, vite accompagnés par de curieux staphylins fauves non déterminés.
Cette méthode procure constamment des espèces rarement citées, et il m’est désormais évident de redescendre d’un site avec de précieux fragments de tiges mortes, choisis pour leurs degrés de décomposition divers.

La démarche visant à approcher la faune en adaptant nos méthodes de prospection à l'exploration des niches biologiques potentielles est la plus passionnante qui soit. Elle amène à réfléchir sur l'organisation du vivant et la reconduction des possibles : ce qui est biologiquement viable ici est probablement viable là, ce qu’il convient de vérifier.
Nous nous interrogeons actuellement sur notre méconnaissance de la faune endogée, certaines découvertes récentes montrent en effet que l’île recèle des espèces restées jusqu'alors inconnues (cf. travaux de G. Osella et de J. Poussereau, mais aussi la communication d’Eric Rouault).
Ce constat, joint à l’examen de certaines forêts, aux arbres majestueux semblant pousser hydroponiquement sur les rocs, mais qui doivent bien tirer leur subsistance de quelque humus, interroge sur l’accès à la vie du monde souterrain. Le ruissellement, s’il emporte loin les terreaux forestiers, doit sans doute aussi en déposer dans les anfractuosités profondes. Il doit s'y trouver des êtres se nourrissant de l'humus décomposé, mais aussi des racines vivantes ou mortes qui s'y installent. Quel est le petit monde de ces milieux cachés, par quelles méthodes y accéder ?

Nous ferons progressivement le point de nos avancées dans ces domaines, notre souhait étant de voir cette rubrique devenir le produit d’une expérience toujours plus collective.

    Texte et illustration : Rémy Lemagnen
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